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Les stratégies et les codes de la propagande

J'ai déjà parlé des liens entre l'art et la propagande. J'en reparle encore ici, car dans le domaine des images médiatiques, cela m'apparaît être un sujet de première importance.
D'entrée de jeu, qu'une chose soit bien entendue: il ne s'agit pas ici de faire de la critique politique et d'engager un débat idéologique. J'en appelle à l'objectivité de la recherche historique afin de juger de ces images qui font, de fait, partie de la grande Histoire de l'humanité. Des artistes établis s'en inspirent, parfois justement pour nous prévenir de la force des images.

Mais je ne cache pas non plus mon intention de mettre en lumière les machinations des gens au pouvoir visant à influencer l'opinion des masses. La méconnaissance de l'histoire porte certaines personnes à minimiser la portée de ces images qui ont aiguillé des nations entières, qui ont aidé à maintenir des régimes totalitaires, et ont précipité très souvent des peuples vers la guerre.

Les codes utilisés en propagande et en publicité sont insidieux. On subit leur influence et on les manipule parfois sans le savoir. Pour ceux qui doutent de la mauvaise foi des gouvernements, sachez que la manipulation et le mensonge fait malheureusement partie de l'histoire de tous les peuples de la terre. Il ne s'agit pas ici de tomber dans la théorie du complot, mais de s'en tenir aux faits. Depuis l'invention de l'imprimerie et surtout, de la photographie, nous avons de nombreux documents qui en témoignent.
Bien avant photoshop, le régime soviétique de Staline modifiait des photographies avec une grande efficacité.

Le même gouvernement (qui prône la révolution afin de renverser le tsar) change l'écriteau
d'un magasin affichant: "Montres, Or, Argent" en "En combattant vous gagnerez vos droits",
tandis que le drapeau noir devient : "à bas la Monarchie".
Au cours de l'histoire, les techniques iconographiques se sont raffinées et peu d'hommes de pouvoir ont résisté à l'envie d'en faire usage pour manipuler l'opinion publique. Les nazis ont largement exploité la caricature et la manipulation d'opinion afin de faire passer leurs idées. L'effet pervers de la propagande vient du fait que très souvent, on joue sur les bons sentiments du public visé. Par exemple, pour faire passer leurs idées racistes, les nazis ont d'abord fait valoir l'importance d'avoir une nation en santé et économiquement viable. Ce louable souhait leur donnait l'occasion de souligner que les malades, les infirmes et les vieux coûtent très cher à l'état. Et ce constat a permis les dérives que l'on connait... 
"C'est aussi votre argent" proclame cette affiche de propagande
du parti nazi, qui indique combien il en coûte pour faire vivre
un citoyen "génétiquement malade".
La représentation littérale du poids que doit supporter
"un bon citoyen sans tares génétiques", selon le parti nazi.
On pourrait parler longuement du symbolisme caricatural utilisé en propagande, mais je préfère me concentrer ici sur les aspects rattachés aux arts plastiques. Du point de vue du langage plastique, on peut remarquer que les images de la propagande utilisent presque toujours les éléments suivants:


Un slogan simple pour une idée toujours simpliste
Il est toujours court, et le lettrage dégage une impression de force. La calligraphie de l'affiche de propagande doit dégager autant de force que le message qu'elle veut transmettre.

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"Nous voulons la paix!" dit cette affiche soviétique de 1946. L'ouvrier soviétique en salopette de travail, beau mais grave, tient un drapeau rouge, symbole du communisme, où est inscrit le slogan. Son poing s'abat sur une table où des leaders du camp occidental dessinés de façon caricaturale avec des armes miniatures, symbole du militarisme et de l'impérialisme.

La couleur rouge
C'est la couleur la plus chargée d'émotion, et celle que l'oeil humain distingue avec le plus d'acuité. Elle rappelle l'amour autant que la colère, et évoque la passion et le sang. La tradition communiste, qui n'a pas lésiné sur l'utilisation de la couleur rouge dans ses images de propagande, en a fait la couleur propagandiste par excellence, presque traditionnelle. Les mouvements de protestation (comme le carré rouge au Québec) l'utilisent encore efficacement.
Le rouge dans la propagande l'armée rouge

Les contrastes forts de couleurs unies de la sérigraphie 
La technique originale de production d'affiche a longtemps été la sérigraphie. Cette technique impose des aplats de couleurs unies. Le rouge, le blanc et le noir sont depuis toujours les trois couleurs les plus utilisées dans les affiches sérigraphiées de propagande car elle produisent des contrastes tranchants. Cette technique artisanale "pauvre" a aujourd'hui gagné ses lettres de noblesse en raison de son fini particulier et -surtout- de son histoire liée à l'affiche de propagande.  De nombreux artistes réinvestissent aujourd'hui ce langage (de même que les symboles de la propagande, comme en témoigne les oeuvres de Shepard Fairey.

Sérigraphie originale de la propagande communiste chinoise
Cette image de Shepard Fairey reprend les
codes symboliques et plastiques de l'affiche
sérigraphiée de propagande.
En terminant, ai-je besoin de souligner les liens très proches qu'entretiennent la publicité et la propagande? Ils remplissent la même fonction: convaincre un public cible. Et souvent, on rencontre en publicité les même codes classiques des affiches de propagande communiste, comme dans cette publicité de Coca-Cola, figure de proue du monde capitaliste.


Si le sujet vous intéresse, voir l'article "l'art et la propagande"



Un atelier de fabrication de pigments vieux de 100 000 ans

Un article tiré du site National Geographic France

Un atelier de fabrication et conservation de pigments datant d’il y a 100 000 ans a été découvert dans la grotte de Blombos, en Afrique du Sud. Il s’agit du plus ancien témoignage d’un savoir-faire artisanal dans ce domaine.
Ormeau et galet protégeant son contenu. (Photo: Errico/Pedersen/Henshilwood, CNRS)
Les hommes préhistoriques produisaient et stockaient déjà des matières colorantes il y a 100 000 ans, avant le Paléolithique supérieur. L’analyse de restes de peinture retrouvés dans des grands coquillages et sur des outils, dans la grotte de Blombos (Afrique du sud) prouve que les hommes préhistoriques utilisaient les pigments beaucoup plus tôt que l’on pensait, 60 000 ans avant les peintures rupestres de la grotte Chauvet (30 000 ans avant notre ère) les plus anciennes peintures paléolithiques du monde dévoilées jusqu’alors. Des objets qui témoignent, pour le Centre National de la Recherche Scientifique, « d’une complexité comportementale et des capacités de planification insoupçonnées jusqu’à présent ».
Ormeaux utilisés comme contenants, fragments d’hématite et outils pour la préparation des pigments, (Photo: Errico/Pedersen/Henshilwood, CNRS)
Les artisans de l’époque utilisaient trois types de roches, riches en oxydes de fer. Ils fabriquaient leur poudre colorante en débitant puis en broyant ces roches, ou en les abrasant contre des meules en quartzite. Les os auraient servi à mélanger ou appliquer le pigment. La moelle osseuse aurait été utilisée comme liant pour le mélange liquide. Enfin, les coquillages auraient servi de récipients ou de palette de couleurs pour mélanger et stocker les pigments.

La pâte colorante aurait pu servir pour exécuter des peintures sur les parois de la grotte réaliser des peintures corporelles, tanner des peaux ou protéger du soleil. Les chercheurs envisagent aussi qu’il ait servi de médicaments ou de complément alimentaire.

Pour le CNRS, « la complexité des techniques mises en œuvre implique des capacités cognitives permettant la planification et l’exécution de tâches complexes ».

« Des fragment d’ocre modifiés pour en extraire une poudre colorante sont connus en Afrique et en Europe dans des sites plus anciens de 100 000 ans. Ce qui rends cette découverte exceptionnelle c’est le fait que les matières colorantes et les outils permettant la préparation et le stockage du pigment ont été trouvés ensemble, comme ils ont été abandonnés par les préhistoriques. Cela nous a permis de croiser les résultats obtenus en analysant les résidus sur chaque objet et comprendre la démarche de l’artisan », confie Francesco d’Errico, chercheur au CNRS et membre de l’équipe scientifiques, à National Geographic.

Cette étude a été menée par une collaboration internationale de chercheurs du CNRS rattachés à l’Université Bordeaux 1 en collaboration avec le Centre de recherche et de restauration des musées de France et de l’Université de Bergen. Les résultats ont été publiés dans la revue Science.

Sources et photos : Un article de Frédérique Josse, tiré du site National Geographic France


NOIR, l'histoire d'une couleur

L'historien Michel Pastoureau nous donne un aperçu de son livre (très intéressant) sur la couleur noire: sa symbolique, son rôle social selon les époques etc.

L'art et la propagande

On se représente très souvent la figure de l'artiste comme celle d'un créateur, d'un libre penseur, se situant en marge de la société. Mais les artistes se mêlent volontiers de politique. Plus couramment associés à la subversion et aux mouvements révolutionnaires, certains artistes, par conviction ou par obligation, participent très souvent par leur art à maintenir le pouvoir politique en place. Lorsque l'art répond directement à cette fonction, on le désigne comme art de propagande.



Bien souvent, on désigne l’art de propagande comme étant une affaire liée au totalitarisme du 20e siècle, par opposition à l’expression artistique libre, vaste et diversifiée, généralement associée à des créations artistiques manifestées au sein de la société démocratique et libérale. Or, de l’art de propagande, c’est vieux comme le monde. L’art de propagande n’est pas juste un simple culte de la personnalité, aspect visible et accrocheur, très prisé comme moyen de communication éducationnelle pour endoctriner une population dans sa perception de leur leader politique...

Les pères du peuple soviétique


L’art de propagande est un outil à la disposition d’un pouvoir politique pour influencer sa population dans l’exercice de sa gouvernance, afin de rendre l’opinion de cette masse populaire maniable.

Une affiche communiste qui ordonne carrément à ses citoyens
de ne pas bavarder inutilement entre eux.
Pourquoi, selon vous, un gouvernement craindrait-il cela?

Le recrutement pour l'armée. Ça VOUS concerne. On se sent visé, c'est sûr...

Plus près de nous: une invitation un peu plus cordiale à s'enrôler.

Une grande partie de l’art occidental de propagande est au service d’une religion étatique dissimulée derrière la foi. Une autre partie substantielle de l’art occidental peut être qualifié de l’art de propagande ayant pour but d’enrégimenter au service du pouvoir monarchique.
Un extrait du spectaculaire tableau Le Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David, qui n'est rien d'autre que de la propagande qui n'ose dire son nom. Le message: la présence de l'église fait de l'empereur Napoléon un roi sacré.

Contrairement à l'art sacré ou l'art politique (comme le Sacre de Napoléon) l'art de la propagande proprement dit agit davantage comme de la publicité. Pour en explorer les codes, lire Les stratégies et les codes de la propagande.


Voici quelques images glorifiantes pour effleurer un aspect de l’art de propagande du 20e siècle que l’on désigne parfois par le culte de la personnalité d’un leader politique.

Le Grand timonier, soleil levant de l’Orient pour son peuple.


Le Petit Père du peuple, capitaine du mouvement socialiste.

Les nazis firent un usage systématique de la propagande, visant autant à glorifier leurs figures politiques qu'à dénigrer leurs ennemis.

Un poster de 1932 qui proclame: "Les travailleurs se sont réveillés".
Les juifs y sont dépeints comme des exploiteurs et des profiteurs.


Hitler en sauveur (l'affiche, comme celle de la campagne d'Obama,
aurait très bien pu être soulignée du mot HOPE...)

Hitler, en digne successeur du vieux Bismarck, déjà derrière...

Le culte de la personnalité d’un leader politique a beaucoup évolué au cours de la seconde moitié du 20e siècle avec l’arrivée de la télévision et la démocratisation de la caméra. Cette forme d’art s’est alors diversifiée et subtilisée, devenue encore plus pernicieuse et détournée: de la simplification du message au glissement de sens du vocabulaire choisi et véhiculé à travers les médias modernes, en passant par l’utilisation de la peur – le bon vieux truc qui fonctionne toujours et encore, des témoignages bidon, des apparitions de pseudo spécialistes, mais partisans et faiseurs d’images à la télé, etc.

Le successeur du Cher Guide coréen, fils de Kim Il-Sung, Kim Jong-Il,
présenté ici aussi radieux et plein de promesse qu'un matin de printemps.



Une affiche de Shepard Fairey qui a considérablement aidé à vendre l'image d'Obama lors de sa première campagne présidentielle, en 2008. Shepard Fairey n'était alors qu'un artiste underground issu de la scène du street art. L'affiche originelle disait PROGRESS mais que l'équipe de campagne l'avait contacté pour le remplacer par un message plus en ligne avec celui de la campagne. Fairey a distribué à ses frais 300 000 autocollants et 500 000 affiches pendant la campagne, se finançant par la vente d'affiches et de dérivés. Cette image fut reproduite et imitée, le HOPE (espoir) étant parfois remplacé par CHANGE ou VOTE sur des affiches.



Barack Obama lui a envoyé une lettre de remerciements pour son soutien : « Je veux vous remercier d'avoir utilisé votre talent au service de ma campagne. Vos messages politiques ont encouragé les Américains à croire qu'ils pouvaient changer le statu quo. Vos images ont un effet profond sur les gens, qu'elles soient vues dans une galerie ou sur un panneau indicateur. C'est un privilège pour moi d'avoir été l'objet de votre travail d'artiste et une fierté d'avoir eu votre soutien. »

TIME magazine a commandé à Fairey le portrait d'Obama utilisé en couverture du numéro consacré à la "personnalité de l'année 2008", tandis que l'image originale a été utilisée en couverture du numéro de février 2009 d’Esquire Magazine. Fairey a été désigné par GQ Magazine parmi ses hommes de l'année, pour l'influence qu'il a eue sur l'élection.




Au cours de l'année 2009, après diverses recherches sur l'origine de la photographie à la base du travail de l'affichiste, on a conclu que l'affiche HOPE était basée sur une photographie prise en avril 2006 par Mannie Garcia, alors en contrat freelance avec l'Associated Press (AP), qui réclame d'être créditée ainsi qu'une compensation financière. Garcia affirme cependant qu'il est le détenteur des droits de la photographie et il a déclaré être fier de l'impact de son image à travers le travail artistique de Fairey.Fairey pense que son travail tombe dans la catégorie de l'usage raisonnable (fair use). Les avocats des deux parties discutaient d'un règlement amiable, mais Fairey a engagé une poursuite fédérale contre l'Associated Press pour obtenir un jugement déclaratoire indiquant que son usage de la photo relevait du fair use et pas du copyright.

En janvier 2009, l'US National Portrait Gallery a acheté l'image originale HOPE pour sa collection permanente.




Un autre exemple (fort célèbre) du détournement d'une photographie: voici une reproduction de la photo originale du Che Guevara, devenue l’icône de la Révolution cubaine, avant la manipulation et la suppression de ces éléments visuels superflus. Un parfait exemple du culte de la personnalité au profit de l’idéologie révolutionnaire.




La récupération publicitaire de cette icône à l'échelle mondiale a depuis dépouillé du personnage du Che ce qui restait de l'idéologie révolutionnaire pour en faire un symbole ambigu de toutes les luttes de la gauche. Il me semble important de se questionner, par exemple, ce que peut vouloir dire, pour un jeune québécois de classe moyenne en 2010, le fait de porter un t-shirt à l'effigie du révolutionnaire cubain.



Si l'art est souvent subversif, il est bon de se rappeler qu'il a très souvent été mis au service du plus grand conformisme, que ce soit pour des usages publicitaires ou de propagande, et ce, avec une redoutable efficacité.

Pour en savoir plus sur les liens entre l'art de la propagande et les codes et les stratégies publicitaires, voir l'article: Les stratégies et les codes de la propagande.

Le Temps Spirale

Documentaire sur le Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp
Intéressant documentaire de 1993 sur une oeuvre marquante de l'histoire de l'art, d'un point de vue plastique, mais qui s'intéresse aussi à la façon dont l'oeuvre fut reçue lors de son exposition à New York en 1913.

Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp

ANALYSE D'UNE OEUVRE D'ART
Voici une courte analyse d'une œuvre phare de l'art moderne, Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp, à partir de son langage plastique, de ses composantes expressives et de ses fonctions de symbolisation. Cette œuvre est importante, riche et complexe, tout en restant néanmoins accessible dans le cadre d’une activité pédagogique d’appréciation esthétique. Je souhaite ainsi offrir un exemple d'analyse sommaire. Pour une analyse plus fouillée, je vous invite à visionner ce petit documentaire: Le Temps Spirale: Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp.

LANGAGE PLASTIQUE
Nu descendant un escalier est un tableau composé sur un format présenté à la verticale, ce qui traditionnellement convient et réfère au portrait. Les couleurs, dans des tons d’ocres acides, de jaunes et de bruns, recouvrent le tableau presque monochrome dans laquelle l’expressivité de la ligne apporte la structure. 
Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier, huile sur toile, 1912
Cette ligne droite, répétitive et segmentée, vient découper par son trait affirmé et contrasté de multiples formes géométriques anguleuses et longilignes qui se déploient sur toute la surface du tableau. Bien qu’il s’agisse clairement de peinture, vraisemblablement une huile sur toile, le tout évoque le caractère brut de la terre, ou plus justement un complexe assemblage sculptural de pièces de bois découpées à coups de burin et de ciseau.
Le dessin suggère par ailleurs la fragmentation, puisque la panoplie de petits éléments jaunes semble participer à une forme plus grande, centrale, qui se détache d’un fond sombre.
Puisque sur ce fond sombre, en bas à gauche, est inscrit le très évocateur titre de l’œuvre, notre œil est amené à chercher dans cet assemblage géométrique des signes figuratifs qui permettraient de recomposer la forme d’un corps humain. Incidemment, les angles que forment les droites coïncident avec les endroits où pourraient se situer les articulations des genoux, tandis que la répétition d’un élément arrondi évoquant un bassin permet de situer la taille, les épaules et la tête d’un personnage. Bien que n’apparaît aucun visage, aucune main, aucun pied, ces angles déclinés de gauche à droite et de bas en haut évoquent une multiplicité de corps distribués en chevauchement sur une diagonale. De discrets pointillés décrivent par ailleurs des arcs de cercle sur cette même trajectoire, et l’on devine les marches d’un escalier dans le coin supérieur droit.
Dans ce tableau de 1912, Duchamp ignore complètement les dictats académiques de la peinture quant au traitement des ombres et des lumières, des proportions, ou quant aux lois de la perspective, par exemple. À la frontière entre de la figuration, Duchamp conjugue les influences du cubisme et du futurisme et fait une référence directe aux recherches photographiques de Muybridge et Marey.

Chronophotographie d'Eadweard Muybridge, vers 1880.


EXPRESSIVITÉ DE L'OEUVRE
Ce que tente Duchamp avec cette œuvre hautement expressive malgré l’aridité de sa palette et de sa facture, c’est de traduire le mouvement au moyen de la peinture. Sans doute inspiré par les chronophotographies de Muybridge et Marey, deux artistes-inventeurs qui préfigurèrent l’invention du cinéma, Duchamp décompose le mouvement et se désintéresse des détails de la figure humaine qui ne pourraient figer le mouvement.Je ne peux pour ma part qu’admirer cette intuition, qui permet à Duchamp de rendre, par le moyen de formes anguleuses et opaques, l’équivalent d’un flou photographique.

Se faisant, le Nu descendant un escalier réussit, à mon avis, là où ont échoué d’autres peintres désireux de traduire le mouvement en peinture. En outre, le Nu transfigure les études de Muybridge et Marey en une œuvre à la fois sensible et puissante, contrairement à d’autres œuvres qui apparaissent à mon sens comme de simples études, et qui ne possèdent pas, du moins, la même intensité expressive à mes yeux.
Giacomo Balla, Bambina che corre sul Balcone, huile sur toile, 1912.

Duchamp utilise la science de Muybridge et Marey, mais aussi leur esthétique : les couleurs ternes du Nu descendant un escalier évoquent le sépia photographique. Duchamp semble payer son hommage à Marey en utilisant, tel un clin d’œil, de discrets pointillés qui apparaissent dans certaines de ses chronophotographies.
Étienne-Jules Marey, Études de la marche par la Chronophotographie, vers 1882.

Le thème du nu n’a jamais été peint avec autant d’âpreté auparavant. Par son caractère d’étude, le Nu descendant un escalier nie toute considération pour la valeur esthétique du corps et en évacue toute connotation érotique.


ANALYSE SYMBOLIQUE
L’œuvre, puisqu’il s’agit d’un tableau important d’un artiste majeur de l’histoire de l’Art, est riche en avenues d’interprétation. On peut en effet considérer le Nu descendant un escalier comme une œuvre charnière de l’art moderne, un tableau à part, qui fit scandale lors de sa première exposition lors de l’Armory Show à New York en 1913.
Toutefois je préfère m’attarder dans cette analyse aux aspects symboliques qui se dégagent de l’œuvre, en dehors de ses aspects contextuels ou anecdotiques en regard de son époque.
Par son titre, l’œuvre convoque à elle la représentation classique du nu dans l’art. Se faisant, Duchamp nous amène à nous questionner sur le sens du beau et sur le rapport qu’entretiennent les artistes (et les amateurs d’art) avec le corps de la femme en particulier. Car Duchamp représente le nu sans aucune complaisance et sans soucis de réalisme, ce qui fera dire à un observateur de l’époque que « cela ressemble davantage à un tas bien rangé de violons cassés qu’à une femme ». Mais pourquoi, est-on en raison de se demander, devrait-on s’attendre à voir représenté ici une femme plutôt qu’un homme ? La question me paraît d’autant plus pertinente que parmi les principales sources d’inspiration de Duchamp figure l’étude photographique d’un homme montant un escalier.

Cet escalier est en soi un élément chargé d’une lourde symbolique. Selon qu’on le monte ou qu’on le descende, il conduit vers l’illumination ou la découverte de mystères enfouis. La vulnérabilité que suggère la nudité, combinée au mystère rattaché à l’escalier qui s’enfonce vers un monde inconnu, m’apparaît comme quelque chose de troublant et d’énigmatique. Le choix des couleurs qui composent le Nu descendant un escalier renforce à mon avis l’impression que l’on se trouve devant une œuvre grave, empreinte de mystère.
Marcel Duchamp descendant un escalier par Eliot Elisofon 

Art Brut

Définition
Art brut est un terme inventé en 1945 par le peintre Jean Dubuffet pour désigner les productions de personnes exemptes de culture artistique. Dubuffet entendait par là un art spontané, sans prétentions culturelles et sans démarche intellectuelle. Il regroupa ces productions au sein d'une collection, la Collection de l'art brut.
Jean Dubuffet dans son atelier en 1959
L'Art brut regroupe des productions réalisées par des non-professionnels de l'art œuvrant en dehors des normes esthétiques convenues, tels que les pensionnaires d'asiles psychiatriques et une panoplie d'autodidactes qui ignorent très souvent que leur production peut être considérée comme de l'art. Dubuffet entendait par là un art spontané, sans prétentions culturelles et sans démarche intellectuelle.

Dubuffet redéfinira souvent l'art brut, cherchant à le distinguer de l'art populaire, de l'art naïf, ou des dessins d'enfants.

« L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. »

— Jean Dubuffet. 1960

Exemple
Les autoportraits du russe Alexandre Bovanov.

Art abstrait

Définition
En art, les termes abstrait et abstraction renvoient à différents concepts.
L’abstraction en peinture se réfère à une peinture non-représentative et non-figurative, alors qu'on peut trouver la présence de figures dans la peinture dite « abstraite ».

L’art abstrait naît au début du xxe siècle, vers 1910 avec, entre autres, des artistes peintres comme Kandinsky, Kupka, Mondrian ou Malevitch. On parlera ensuite d'expressionnisme abstrait, d'abstraction géométrique ou encore d'action painting pour décrire diverses tendances picturales qui n'ont pas recours à la figuration.

L’Art Abstrait est le grand changement fondamental à bouleverser le monde de l’Art au cours du 20ième siècle. L’objectif de tous les artistes avait été jusqu’alors saisir la réalité extérieure de façon plus ou moins subjective. Avec l’Art Abstrait, l’œuvre est dotée d’un langage autonome. Ce changement ne se produit pas de manière spontanée. Des courants comme le Fauvisme et l’Expressionnisme avaient déjà initié la déformation de la réalité et la dissolution de la figure en faveur de la couleur et de la matière plastique en elle-même. L’impressionnisme, aussi, annonçait dans une certaine mesure ce changement radical de concept.

Le véritable père de l’Art Abstrait est Vassily Kandinsky. À partir de l’Expressionnisme allemand du groupe « Le cavalier bleu », il évolue, au début du siècle, vers un langage dans lequel il se sert de la couleur et de la géométrie pour exprimer de successifs états d’esprit comme dans une composition musicale.

Exemples
Kandinsky, Composition VII, 1913.



Piet Mondrian, Broadway Boogie Woogie (1942)


Pour en savoir plus sur le travail des plus célèbres peintres abstraits:

Action painting

Définition
L’action painting, qui signifie littéralement « peinture d’action » est un courant artistique apparu au début des années cinquante à New York. Ce terme désigne aussi bien la technique que le mouvement.

Censé, à l’origine, concurrencer l’appellation abstract expressionism (expressionnisme abstrait), le terme action painting a été proposé en 1952 par le critique américain Harold Rosenberg. « Ce qui doit passer sur la toile, dit Rosenberg, n’est pas une image, mais un fait, une action » : l’expérience de la réalisation de l’œuvre devient le thème central. L’action de peindre s’effectue sans idée préconçue du résultat final.


Bien que ce type de peinture continue d'être pratiqué aujourd'hui, il fait référence à une période très précise de l'Histoire de l'art. Le peintre américain Jackson Pollock (1912-1956) en est le principal représentant.


Exemple
Jackson Pollock en plein action

L'Académisme

Définition
L'art académique se situe entre 1830 et 1890 environ, et est produit sous l'influence d'une Académie des beaux-arts ou, par extension, d'une institution équivalente organisant le système des Beaux-Arts. L'académisme puise ses thèmes dans les sujets mythologiques, bibliques ou des scènes historiques, thèmes qui permettent entre autres d'exalter et de sublimer l'anatomie humaine, et qui sont par ailleurs considérés comme nobles vis-à-vis la banalité du quotidien.

Selon l'encyclopédie Universalis, le terme « académisme » se rapporte "aux attitudes et principes enseignés dans des écoles d'art dûment organisées, habituellement appelées académies de peinture, ainsi qu'aux œuvres d'art et jugements critiques, produits conformément à ces principes par des académiciens, c'est-à-dire par les membres des écoles, qu'ils soient professeurs, étudiants ou partisans de leurs méthodes. Ce mot se rapporte donc à un milieu et aux produits de ce milieu. Comme les académiciens ont presque toujours adapté leur enseignement au goût de chaque époque, l'académisme n'est pas un style historique ; pour la même raison, ce n'est pas non plus un mouvement artistique".

Dans une acception plus commune, le terme sert à décrire des œuvres d'art habiles, intellectuellement ambitieuses, mais sans succès. C'est là utiliser le terme dans un sens péjoratif pour décrire les échecs des écoles, ce sens nie ou ignore les contributions faites par les académies à l'art occidental.

Exemple
La jeunesse de Bachus de William Adolphe Bouguereau, 1884.