Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp

ANALYSE D'UNE OEUVRE D'ART
Voici une courte analyse d'une œuvre phare de l'art moderne, Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp, à partir de son langage plastique, de ses composantes expressives et de ses fonctions de symbolisation. Cette œuvre est importante, riche et complexe, tout en restant néanmoins accessible dans le cadre d’une activité pédagogique d’appréciation esthétique. Je souhaite ainsi offrir un exemple d'analyse sommaire. Pour une analyse plus fouillée, je vous invite à visionner ce petit documentaire: Le Temps Spirale: Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp.

LANGAGE PLASTIQUE
Nu descendant un escalier est un tableau composé sur un format présenté à la verticale, ce qui traditionnellement convient et réfère au portrait. Les couleurs, dans des tons d’ocres acides, de jaunes et de bruns, recouvrent le tableau presque monochrome dans laquelle l’expressivité de la ligne apporte la structure. 
Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier, huile sur toile, 1912
Cette ligne droite, répétitive et segmentée, vient découper par son trait affirmé et contrasté de multiples formes géométriques anguleuses et longilignes qui se déploient sur toute la surface du tableau. Bien qu’il s’agisse clairement de peinture, vraisemblablement une huile sur toile, le tout évoque le caractère brut de la terre, ou plus justement un complexe assemblage sculptural de pièces de bois découpées à coups de burin et de ciseau.
Le dessin suggère par ailleurs la fragmentation, puisque la panoplie de petits éléments jaunes semble participer à une forme plus grande, centrale, qui se détache d’un fond sombre.
Puisque sur ce fond sombre, en bas à gauche, est inscrit le très évocateur titre de l’œuvre, notre œil est amené à chercher dans cet assemblage géométrique des signes figuratifs qui permettraient de recomposer la forme d’un corps humain. Incidemment, les angles que forment les droites coïncident avec les endroits où pourraient se situer les articulations des genoux, tandis que la répétition d’un élément arrondi évoquant un bassin permet de situer la taille, les épaules et la tête d’un personnage. Bien que n’apparaît aucun visage, aucune main, aucun pied, ces angles déclinés de gauche à droite et de bas en haut évoquent une multiplicité de corps distribués en chevauchement sur une diagonale. De discrets pointillés décrivent par ailleurs des arcs de cercle sur cette même trajectoire, et l’on devine les marches d’un escalier dans le coin supérieur droit.
Dans ce tableau de 1912, Duchamp ignore complètement les dictats académiques de la peinture quant au traitement des ombres et des lumières, des proportions, ou quant aux lois de la perspective, par exemple. À la frontière entre de la figuration, Duchamp conjugue les influences du cubisme et du futurisme et fait une référence directe aux recherches photographiques de Muybridge et Marey.

Chronophotographie d'Eadweard Muybridge, vers 1880.


EXPRESSIVITÉ DE L'OEUVRE
Ce que tente Duchamp avec cette œuvre hautement expressive malgré l’aridité de sa palette et de sa facture, c’est de traduire le mouvement au moyen de la peinture. Sans doute inspiré par les chronophotographies de Muybridge et Marey, deux artistes-inventeurs qui préfigurèrent l’invention du cinéma, Duchamp décompose le mouvement et se désintéresse des détails de la figure humaine qui ne pourraient figer le mouvement.Je ne peux pour ma part qu’admirer cette intuition, qui permet à Duchamp de rendre, par le moyen de formes anguleuses et opaques, l’équivalent d’un flou photographique.

Se faisant, le Nu descendant un escalier réussit, à mon avis, là où ont échoué d’autres peintres désireux de traduire le mouvement en peinture. En outre, le Nu transfigure les études de Muybridge et Marey en une œuvre à la fois sensible et puissante, contrairement à d’autres œuvres qui apparaissent à mon sens comme de simples études, et qui ne possèdent pas, du moins, la même intensité expressive à mes yeux.
Giacomo Balla, Bambina che corre sul Balcone, huile sur toile, 1912.

Duchamp utilise la science de Muybridge et Marey, mais aussi leur esthétique : les couleurs ternes du Nu descendant un escalier évoquent le sépia photographique. Duchamp semble payer son hommage à Marey en utilisant, tel un clin d’œil, de discrets pointillés qui apparaissent dans certaines de ses chronophotographies.
Étienne-Jules Marey, Études de la marche par la Chronophotographie, vers 1882.

Le thème du nu n’a jamais été peint avec autant d’âpreté auparavant. Par son caractère d’étude, le Nu descendant un escalier nie toute considération pour la valeur esthétique du corps et en évacue toute connotation érotique.


ANALYSE SYMBOLIQUE
L’œuvre, puisqu’il s’agit d’un tableau important d’un artiste majeur de l’histoire de l’Art, est riche en avenues d’interprétation. On peut en effet considérer le Nu descendant un escalier comme une œuvre charnière de l’art moderne, un tableau à part, qui fit scandale lors de sa première exposition lors de l’Armory Show à New York en 1913.
Toutefois je préfère m’attarder dans cette analyse aux aspects symboliques qui se dégagent de l’œuvre, en dehors de ses aspects contextuels ou anecdotiques en regard de son époque.
Par son titre, l’œuvre convoque à elle la représentation classique du nu dans l’art. Se faisant, Duchamp nous amène à nous questionner sur le sens du beau et sur le rapport qu’entretiennent les artistes (et les amateurs d’art) avec le corps de la femme en particulier. Car Duchamp représente le nu sans aucune complaisance et sans soucis de réalisme, ce qui fera dire à un observateur de l’époque que « cela ressemble davantage à un tas bien rangé de violons cassés qu’à une femme ». Mais pourquoi, est-on en raison de se demander, devrait-on s’attendre à voir représenté ici une femme plutôt qu’un homme ? La question me paraît d’autant plus pertinente que parmi les principales sources d’inspiration de Duchamp figure l’étude photographique d’un homme montant un escalier.

Cet escalier est en soi un élément chargé d’une lourde symbolique. Selon qu’on le monte ou qu’on le descende, il conduit vers l’illumination ou la découverte de mystères enfouis. La vulnérabilité que suggère la nudité, combinée au mystère rattaché à l’escalier qui s’enfonce vers un monde inconnu, m’apparaît comme quelque chose de troublant et d’énigmatique. Le choix des couleurs qui composent le Nu descendant un escalier renforce à mon avis l’impression que l’on se trouve devant une œuvre grave, empreinte de mystère.
Marcel Duchamp descendant un escalier par Eliot Elisofon 

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Duchamp aurait été plus utile pour la société si il avait gardé le silence et s'était figé dans l'immobilité de la pierre. Ce qu'il appelle art est aussi utile qu'un bâton dans une roue et aussi beau qu'un cadavre en putréfaction sur un lit a baldaquin.

David Hould a dit…

Un point de vue que je respecte mais ne partage pas, bien entendu...
Premièrement, on ne demande pas aux artistes d'être "utiles à la société".
Mais l'analogie du bâton dans les roues est pertinente, puisque Duchamp est à mes yeux le premier artiste postmoderne et si il a été utile à quelque chose, cela fut certainement de remettre les limites de l'art en question, de bousculer l'establishment.

julie a dit…

Merci pour cette belle analyse et cet enrichissante démonstration illustrée.Ici c'est le sujet qui se déplace et non l'artiste comme dans les créations cubistes de picasso. On voit bien à quel point les recherches photographiques ont dynamisé celles des peintres, qui sont avant tout dans les questions plastiques avant politiques.

Nolan DUBOUD a dit…

en quoi ce tableau 'bouscule' t il l'establishment?
Si, selon le commentaire, l'ambition de l'artiste est de 'traduire le mouvement' au moyen de la peinture, qu'y a t il là de bouleversant, ou même de nouveau?

David Hould a dit…

En réponse à monsieur Duboud, je précise que je parlais de l'artiste, et non de ce tableau en particulier. Je me cite: "Duchamp est à mes yeux le premier artiste postmoderne et si il a été utile à quelque chose, cela fut certainement de remettre les limites de l'art en question, de bousculer l'establishment."
Duchamp aimait provoquer, c'est clair, et il a largement contribué à redéfinir les limites de la définition d'oeuvre d'art, ne serait-ce que par le concept du ready-made.
Mais même dans le cas du Nu descendant un escalier, si on se replace dans le contexte et l'époque, l'oeuvre a certainement choqué. À ce sujet, vous trouverez sur ce site l'excellent documentaire Le temps spirale de la série Palettes dédiée à ce tableau et à son impact lors de sa présentation à l'Armory show en 1913. Le premières minutes relatent le scandale qu'a provoqué le tableau qui, il est vrai, n'a rien de particulièrement choquant de nos jours...

Samuel Solé a dit…

Et pourtant, un bâton dans une roue peut être tellement beau.

David Hould a dit…

Ha ha!
Entièrement d'accord.
D'ailleurs, si je reprend notre ami poète qui déclare que l'art de Duchamp est "aussi utile qu'un bâton dans une roue et aussi beau qu'un cadavre en putréfaction sur un lit a baldaquin", je n'en suis pas moins d'accord avec lui: les cadavres alités d'un Francis Bacon sont tout-à-fait ravissants.

la petitetomate a dit…

tres bonne analyse! merci ;)

la petitetomate a dit…

très bonne analyse ;)